Les Dominique Lambert de Stéphanie Solinas

Anaïs Feyeux

2010







Lorsque Stéphanie Solinas contacte les cent quatre-vingt-onze Dominique Lambert répertoriés dans l’annuaire des particuliers, elle demande à chacun de remplir un portrait chinois et de lui adresser un photomaton. Ces deux éléments tentent de définir l’identité d’une personne par des biais différents. Le premier s’attache au ressenti, aux aspirations, c’est-à-dire à une représentation subjective de l’individu ; l’autre rend compte de critères plus objectifs d’une conception de l’individu social, la photographie d’identité n’étant utilisée de nos jours que comme garant d’un droit citoyen, d’une identité permettant une reconnaissance, le droit de voyager – avec le passeport – de s’instruire – avec la carte d’étudiant, etc. Ce « degré zéro » de la photographie identitaire ne dit rien de l’homme mis en image contrairement à sa prétendue fonction. Elle devient un objet sans qualité. Elle arrête la conception de l’identité aux trois premiers niveaux spécifiés par Platon : le nom, la définition – nationalité pour le passeport, spécialité universitaire pour la carte d’étudiant – et l’image. Les deux niveaux supérieurs, la discussion intellectuelle et l’Objet en soi, en sont écartés. En décidant de partir du portrait chinois et de délaisser dans un premier temps la photographie, Stéphanie Solinas s’éloigne de ce matérialisme brut, privilégie la représentation symbolique et imaginaire de l’individu et renonce à la conception réaliste de l’identité défendue par la photographie depuis sa naissance. Les images d’un portrait chinois sont métaphoriques, et permettent au sujet de se projeter ailleurs dans des sphères inhumaines – chromiques, végétales, animales – dont l’être voudrait se voir attribuer. Ce déplacement garde pour nous un côté à la fois divin et garant d’éternité - si l’on  pense aux transformations que s’imposaient les dieux pour prendre l’apparence de simples mortels et descendre sur terre  -  mais aussi analogique - ne dit-on pas « une faim de loup », « un bec-de-lièvre », « une peur bleue ». Hors de l’œuvre romanesque ou artistique, ces identifications ne sont pourtant jamais utilisées pour définir quelqu’un. Dans Le petit prince, Saint Exupéry écrit cette perte de l’évasion et de la description rêveuse au profit d’un état concret et réaliste. En prenant ces portraits chinois comme point de départ du questionnement sur l’identité, Stéphanie Solinas donne à ces chimères une présence réelle dans le processus de définition d’un individu.


Qu’elle soumette ses portraits chinois à un groupe d’experts – psychologue, statisticien, inspecteur de police, juriste, consultant en identité visuelle (choisis selon leurs compétences professionnelles, mais impliqués en tant que quidams, dans un « jeu » plutôt que dans un « travail ») – qui tentent d’élaborer une « description », une « identité », des Dominique Lambert dépossède le Dominique Lambert de son identité propre. L’intériorité du portrait chinois se confronte à l’extériorité de protagonistes anonymes. Les experts sollicités ne connaissent pas l’auteur du portrait, et sont confrontés à un travail et une appréciation à contresens de leur fonction. D’ordinaire, ils rencontrent physiquement la personne qu’ils questionnent pour formuler un jugement sur sa personnalité ; ici, le questionnaire est la seule présence matérielle et les professionnels doivent retrouver les caractéristiques physiques de la personne imagée. Le portrait chinois et ses métaphores doivent permettre aux experts de déterminer le sexe, l’âge et les traits de l’auteur de celui-ci. La nature éminemment subjective du questionnaire et son absence de neutralité sont obligées de se conformer à des règles de critères objectifs considérés comme des bases de référence communes. Tout le reste du processus – dessin, portrait-robot, photographie – cherche à mettre en image les intuitions empiriques de ce groupe démontrant que, dans une société où l’image est omniprésente, l’absence de référent visuel et plus encore de capture visuelle du réel telle la photographie nous interdit l’accès à l’identité. Le besoin d’image « véridique » est souligné par Stéphanie Solinas. Toute référence aux sentiments ou à la pensée est vouée à disparaître pour se rapprocher du photomaton caché c’est-à-dire d’une image ou d’un portrait standardisé et reproductible.


L’image n’est plus un point de départ, une donnée préalable, mais bien un aboutissement renversant l’habituelle représentation identitaire. Elle n’est pas la mise en image du vrai Dominique Lambert, celui du portrait chinois, mais la mise en scène d’un supposé Dominique Lambert créé telle une construction imaginaire relevant plus d’un jeu que d’une recherche de la vérité. Les deux premières étapes textuelles – portrait chinois, comité de concertation– constituent les bases des deux phases visuelles suivantes – dessin esquissé par un peintre et portrait-robot par un enquêteur de police, tous deux élaborés à partir des données précédentes – qui tentent de donner de l’individu une représentation physique de plus en plus précise. Que cette dernière puisse être une représentation illusoire, mensongère parce qu’éloignée du véritable Dominique Lambert du photomaton, n’est pas le propos premier de l’artiste. Elle s’attache plutôt à la confrontation de deux régimes de recherche d’identité qui normalement se confrontent et qui tentent d’être liés par l’artiste : le stéréotype et besoin de modèle avec le portrait écrit et le portrait robot d’une part – phases 2 et 4 – et l’intime persuadé de son unicité avec le portrait chinois et le travail du peintre de l’autre – phase 1 et 3. Le dernier moment, celui de la prise de vue d’un individu lambda ressemblant au portrait robot, tente de mettre en image cette liaison de l’extime et de l’intime  dans une photographie à la facture amateur qui se situe entre la sphère du personnel – les couleurs vieillies rappellent l’album de famille – et de l’impersonnel - le photomaton. Cette dernière image est une mise en scène, une reconstitution au même titre que le portrait-robot dont les caractéristiques – cadrage frontal, fond neutre, image banale – sont elles aussi reconstituées. Solinas montre ainsi combien l’identité vacille entre l’appropriation individuelle et la dépossession collective, entre la sublimation et l’objectivation et combien toutes les représentations identitaires sont fragmentaires.


Le constat de Solinas – celui d’une représentation symbolique personnelle face à l’objectivité standardisée sociétale – est celui de notre époque moderne marquée par l’image et l’utilisation du portrait photographique qui sonne le glas de la représentation symbolique sociale. Jusqu’à l’arrivée de la photographie, le portrait pictural permettait au peintre de définir la position sociale de son sujet grâce aux attributs consacrés du pouvoir – les portraits royaux ou papaux en sont l’exemple manifeste. Plus qu’une individualité, elle s’attachait à montrer les codes de la condition légitime du pouvoir. Dans le Napoléon d’Ingres de 1806, le trône, le manteau d’hermine, la main de la justice ou l’aigle priment sur toute volonté de ressemblance spéculaire. La photographie démocratisa le portrait et la représentation. Elle donnait la possibilité d’offrir une image de tous à tous. À chaque homme la possibilité de se faire tirer le portrait, sans qu’une raison idéologique ou événement singulier – telle la communion ou le mariage – ne soit nécessaire et à chacun désormais de construire sa propre image, de dévoiler son intimité par des blogs. Les portraits des pages d’accueil de Facebook dénotent la suprématie actuelle de ces portraits « en creux » sur les simples photomatons de carte d’identité, l’autoportrait construit se voulant « réaliste » en phase avec l’image que le sujet photographié veut donner de lui-même. Cette omniprésence actuelle de l’image de soi que le sujet peut faire circuler dans le monde entier porterait à croire que le regard du sujet sur lui est plus intime et véridique que l’image figée et sociale véhiculée par l’image identitaire et la catégorisation qu’elle entraîne. Pourtant, le travail de Solinas montre qu’il n’en est rien. Les photographies auxquelles son travail nous conduit telles des photographies de famille – un peu désuètes à une époque où le numérique a réduit l’album de famille à un objet de collection – démontrent combien le regard introspectif dont il part est tout autant sujet à des interprétations sociales extérieures stéréotypées que l’imagerie sociale. Il y a perte de données. Sans cette perte, pas de standardisation possible, pas de catégorisation, pas d’interprétation possible. L’homme moderne s’expose tiraillé entre une représentation objective factuelle qui le définit malgré lui et dont il est rapidement dépossédé et son vain désir de conserver une identité personnelle, une singularité. En dissimulant dans « Dominique Lambert » les vrais portraits  au profit des faux , Stéphanie Solinas questionne la  possibilité de représenter une identité et la réalité de cette identité représentée en montrant comme sa véracité importe moins que sa mise en image. Prisonnier que nous sommes d’un acte photographique qui ne dit rien sur celui qu’on regarde et qui pourtant le définit officiellement. Car comme le soulignait Kierkegaard dès 1854 à propos du daguerréotype, « tout est fait pour que nous nous ressemblions tous, si bien que nous n’aurons plus besoin que d’un seul portrait ».